Pour une politique des auteur·ices d'IA
L'auteur·ice d'IA n'est pas un sujet qu'il faudrait immuniser contre la machine. C'est celui ou celle qui accepte d'être modifié·e par elle sans lui abandonner son regard.
À Cannes, la ministre de la Culture a affirmé que « l'acte de création est le propre de notre humanité » et que l'IA doit rester un « outil » au service des créateurs. Le CNC ne financera pas les œuvres dans lesquelles elle se substitue à eux. Ce cadre pose une exigence légitime : préserver la possibilité d'une œuvre portée par une sensibilité, un regard, une responsabilité humaine.
Mais il ouvre aussitôt une question plus profonde : que signifie être auteur·ice lorsque la technique devient partie intégrante du geste de création lui-même ? Car l'histoire du cinéma montre qu'il n'y a jamais eu de création sans machine. Ni Lumière sans cinématographe, ni Godard sans table de montage, ni Varda sans caméra légère. L'art n'existe pas en dehors de la technique ; il naît de la relation singulière qu'un auteur·ice construit avec elle au-delà d'un simple usage.
Le véritable enjeu n'est donc pas de maintenir une séparation stricte entre l'humain-créateur et la machine-outil, mais de comprendre comment les nouvelles techniques transforment les conditions mêmes de l'auctorialité. La question n'est déjà plus : l'IA remplace-t-elle l'auteur·ice ? Mais quelle forme d'auteur·ice devient possible dans un monde traversé par l'IA générative ?
Il ne s'agit pas d'accepter ou de refuser l'IA, elle est déjà là, mais de savoir qui la contrôle, qui la pratique, et dans quelles conditions. Certains la voient comme une menace fasciste par essence, d'autres un outil neutre. Les deux positions confondent une technologie avec les intérêts économiques qui la capturent. Confondre ChatGPT avec l'IA revient à confondre Disney avec le cinéma.
Une IA responsable n'est pas une IA absente. Une posture de refus ou de méfiance systématique à l'égard des usages génératifs, présente dans une partie du débat, ne les fera pas disparaître. Elle laisse le terrain libre aux plateformes qui disposent déjà des infrastructures, des modèles et des capitaux pour imposer leurs standards. Cette tentation du déconnexionnisme, audible dans une partie de la profession, ne peut faire office de politique publique. C'est une capitulation déguisée en résistance. Une culture qui renonce à expérimenter la frontière instable entre l'humain et la technique, abandonne la définition des usages à ceux qu'elle prétend combattre.
La régulation est nécessaire : empêcher le pillage des œuvres, imposer des contraintes environnementales, combattre les monopoles. Mais croire que la régulation suffit est une illusion : sans expérimentation, elle administre une défaite.
Ce qui prolifère aujourd'hui sur les réseaux semble donner raison aux critiques. Images automatiques, films générés en un clic, récits interchangeables : ce que produit une machine sans auteur·ice, a un nom, le slop. Une moyenne statistique de clichés. Des récits plausibles sans point de vue. Le problème n'est pas la machine ; c'est l'absence d'auteur·ice.
L'auteur·ice choisit ses modèles, entraîne ses corpus, paramètre ses processus, travaille en local avec des logiciels open source, assume les conséquences matérielles de ses choix. L'auctorialité ne réside plus seulement dans l'image finale ; elle traverse désormais la chaîne opératoire elle-même.
Car la chaîne opératoire est devenue un acte politique.
Dépendre d'infrastructures privées signifie dépendre des imaginaires qu'elles rendent possibles. Les modèles sont entraînés sur des corpus massifs, géographiquement et culturellement situés, alignés sur des intérêts privés. L'indépendance artistique exige aussi une indépendance technologique : maîtrise des outils, infrastructures ouvertes, capacité à détourner les modèles de leurs usages standardisés.
Cette autonomie prend aujourd'hui une dimension nouvelle dans le champ du cinéma. Les outils génératifs réduisent certains coûts de production. Ils permettent à des auteur·ices de travailler hors des structures industrielles dominantes. À une époque où une partie de l'économie audiovisuelle française se concentre autour de groupes marqués à l'extrême droite, ces techniques permettent de produire des œuvres que ces pouvoirs n'auraient jamais financées. Réduire la dépendance économique est devenu une nécessité démocratique.
Les craintes des métiers du cinéma sont fondées : l'IA déployée comme un outil d'optimisation industrielle peut être dévastatrice. Le danger ne vient pas de la technique, mais de son usage comme outil de précarisation et de dumping salarial. Car les mutations industrielles imposent des rapports de force : le montage n'a pas supprimé le théâtre ; le numérique n'a pas supprimé les chefs opérateurs. De nouvelles compétences apparaissent déjà, qui doivent être reconnues et rémunérées, à commencer par celles qui concernent la direction esthétique de processus algorithmiques. Il appartient aux politiques publiques de rendre possible ce que ces technologies transforment réellement dans les pratiques de création, pour faire émerger de nouvelles voies professionnelles.
Mais cette mutation touche aussi plus profondément la nature même de l'image.
Le cinéma s'est construit sur ce qu'André Bazin appelait l'« ontologie de l'image photographique » : une image comme la trace lumineuse d'un événement ayant eu lieu devant une caméra. L'IA générative déplace ce régime. Les modèles sont entraînés sur des milliards d'images issues de la réalité, mais cette mémoire y devient statistique. L'image générée n'est plus la trace d'un événement précis ; elle devient la trace statistique d'un nombre inimaginable d'images déjà produites.
Nous entrons ainsi dans un autre régime visuel : non plus celui du témoignage, mais celui du possible. Ce déplacement ouvre la voie à un réalisme du possible, un cinéma capable d'explorer les mondes restés en réserve dans la réalité elle-même. Cette mutation exige une nouvelle politique des auteur·ices. Poser que l'IA ne doit pas remplacer l'auteur·ice ne définit pas ce qu'est l'auteur·ice dans un cinéma traversé par l'IA générative. La réponse n'est pas une frontière à surveiller, mais un espace à ouvrir. La politique des auteur·ices formulée autrefois par les Cahiers du cinéma ne défendait pas le génie individuel abstrait. Elle reconnaissait, derrière certaines œuvres, une relation singulière entre une sensibilité, des contraintes techniques et une époque. Cette question demeure entière aujourd'hui. L'auteur·ice d'IA n'est pas un sujet qu'il faudrait immuniser contre la machine. Il·elle est celui ou celle qui accepte d'être modifié·e par elle sans lui abandonner son regard.
Si les institutions culturelles se contentent de tracer une ligne entre outil et substitut sans s'engager pleinement dans une politique de soutien à l'expérimentation des IA d'auteur·ices, ces usages ne disparaîtront pas, mais se déplaceront hors de l'espace public et du débat collectif, entièrement absorbés par l'optimisation instrumentale. Une politique culturelle digne de ce nom ne protège pas les formes. Elle ouvre les conditions dans lesquelles d'autres formes deviennent possibles.
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