Tribune Libération · 1er juin 2026
Tribune collective · Libération

Pour une politique des auteur·ices d'IA

L'auteur·ice d'IA n'est pas un sujet qu'il faudrait immuniser contre la machine. C'est celui ou celle qui accepte d'être modifié·e par elle sans lui abandonner son regard.

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Libération · lundi 1er juin 2026
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À Cannes, la ministre de la Culture a affirmé que « l'acte de création est le propre de notre humanité » et que l'IA doit rester un « outil » au service des créateurs. Le CNC ne financera pas les œuvres dans lesquelles elle se substitue à eux. Ce cadre pose une exigence légitime : préserver la possibilité d'une œuvre portée par une sensibilité, un regard, une responsabilité humaine.

Mais il ouvre aussitôt une question plus profonde : que signifie être auteur·ice lorsque la technique devient partie intégrante du geste de création lui-même ? Car l'histoire du cinéma montre qu'il n'y a jamais eu de création sans machine. Ni Lumière sans cinématographe, ni Godard sans table de montage, ni Varda sans caméra légère. L'art n'existe pas en dehors de la technique ; il naît de la relation singulière qu'un auteur·ice construit avec elle au-delà d'un simple usage.

Le véritable enjeu n'est donc pas de maintenir une séparation stricte entre l'humain-créateur et la machine-outil, mais de comprendre comment les nouvelles techniques transforment les conditions mêmes de l'auctorialité. La question n'est déjà plus : l'IA remplace-t-elle l'auteur·ice ? Mais quelle forme d'auteur·ice devient possible dans un monde traversé par l'IA générative ?

Il ne s'agit pas d'accepter ou de refuser l'IA, elle est déjà là, mais de savoir qui la contrôle, qui la pratique, et dans quelles conditions. Certains la voient comme une menace fasciste par essence, d'autres un outil neutre. Les deux positions confondent une technologie avec les intérêts économiques qui la capturent. Confondre ChatGPT avec l'IA revient à confondre Disney avec le cinéma.

Une IA responsable n'est pas une IA absente. Une posture de refus ou de méfiance systématique à l'égard des usages génératifs, présente dans une partie du débat, ne les fera pas disparaître. Elle laisse le terrain libre aux plateformes qui disposent déjà des infrastructures, des modèles et des capitaux pour imposer leurs standards. Cette tentation du déconnexionnisme, audible dans une partie de la profession, ne peut faire office de politique publique. C'est une capitulation déguisée en résistance. Une culture qui renonce à expérimenter la frontière instable entre l'humain et la technique, abandonne la définition des usages à ceux qu'elle prétend combattre.

La régulation est nécessaire : empêcher le pillage des œuvres, imposer des contraintes environnementales, combattre les monopoles. Mais croire que la régulation suffit est une illusion : sans expérimentation, elle administre une défaite.

Ce qui prolifère aujourd'hui sur les réseaux semble donner raison aux critiques. Images automatiques, films générés en un clic, récits interchangeables : ce que produit une machine sans auteur·ice, a un nom, le slop. Une moyenne statistique de clichés. Des récits plausibles sans point de vue. Le problème n'est pas la machine ; c'est l'absence d'auteur·ice.

Être auteur·ice d'IA ne signifie pas être utilisateur de plateformes. L'utilisateur consomme une interface commerciale conçue pour lisser les résultats et produire des contenus alignés avec les impératifs des plateformes. L'auteur·ice construit une relation avec l'outil.

L'auteur·ice choisit ses modèles, entraîne ses corpus, paramètre ses processus, travaille en local avec des logiciels open source, assume les conséquences matérielles de ses choix. L'auctorialité ne réside plus seulement dans l'image finale ; elle traverse désormais la chaîne opératoire elle-même.

Car la chaîne opératoire est devenue un acte politique.

Dépendre d'infrastructures privées signifie dépendre des imaginaires qu'elles rendent possibles. Les modèles sont entraînés sur des corpus massifs, géographiquement et culturellement situés, alignés sur des intérêts privés. L'indépendance artistique exige aussi une indépendance technologique : maîtrise des outils, infrastructures ouvertes, capacité à détourner les modèles de leurs usages standardisés.

Cette autonomie prend aujourd'hui une dimension nouvelle dans le champ du cinéma. Les outils génératifs réduisent certains coûts de production. Ils permettent à des auteur·ices de travailler hors des structures industrielles dominantes. À une époque où une partie de l'économie audiovisuelle française se concentre autour de groupes marqués à l'extrême droite, ces techniques permettent de produire des œuvres que ces pouvoirs n'auraient jamais financées. Réduire la dépendance économique est devenu une nécessité démocratique.

Les craintes des métiers du cinéma sont fondées : l'IA déployée comme un outil d'optimisation industrielle peut être dévastatrice. Le danger ne vient pas de la technique, mais de son usage comme outil de précarisation et de dumping salarial. Car les mutations industrielles imposent des rapports de force : le montage n'a pas supprimé le théâtre ; le numérique n'a pas supprimé les chefs opérateurs. De nouvelles compétences apparaissent déjà, qui doivent être reconnues et rémunérées, à commencer par celles qui concernent la direction esthétique de processus algorithmiques. Il appartient aux politiques publiques de rendre possible ce que ces technologies transforment réellement dans les pratiques de création, pour faire émerger de nouvelles voies professionnelles.

Mais cette mutation touche aussi plus profondément la nature même de l'image.

Le cinéma s'est construit sur ce qu'André Bazin appelait l'« ontologie de l'image photographique » : une image comme la trace lumineuse d'un événement ayant eu lieu devant une caméra. L'IA générative déplace ce régime. Les modèles sont entraînés sur des milliards d'images issues de la réalité, mais cette mémoire y devient statistique. L'image générée n'est plus la trace d'un événement précis ; elle devient la trace statistique d'un nombre inimaginable d'images déjà produites.

Nous entrons ainsi dans un autre régime visuel : non plus celui du témoignage, mais celui du possible. Ce déplacement ouvre la voie à un réalisme du possible, un cinéma capable d'explorer les mondes restés en réserve dans la réalité elle-même. Cette mutation exige une nouvelle politique des auteur·ices. Poser que l'IA ne doit pas remplacer l'auteur·ice ne définit pas ce qu'est l'auteur·ice dans un cinéma traversé par l'IA générative. La réponse n'est pas une frontière à surveiller, mais un espace à ouvrir. La politique des auteur·ices formulée autrefois par les Cahiers du cinéma ne défendait pas le génie individuel abstrait. Elle reconnaissait, derrière certaines œuvres, une relation singulière entre une sensibilité, des contraintes techniques et une époque. Cette question demeure entière aujourd'hui. L'auteur·ice d'IA n'est pas un sujet qu'il faudrait immuniser contre la machine. Il·elle est celui ou celle qui accepte d'être modifié·e par elle sans lui abandonner son regard.

Si les institutions culturelles se contentent de tracer une ligne entre outil et substitut sans s'engager pleinement dans une politique de soutien à l'expérimentation des IA d'auteur·ices, ces usages ne disparaîtront pas, mais se déplaceront hors de l'espace public et du débat collectif, entièrement absorbés par l'optimisation instrumentale. Une politique culturelle digne de ce nom ne protège pas les formes. Elle ouvre les conditions dans lesquelles d'autres formes deviennent possibles.

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À l'initiative du Féral Institute

Grégory Chatonsky
artiste
Ida Soulard
historienne de l'art

Premiers signataires

Mark Alizart
philosophe, écrivain, ancien conseiller ministériel et responsable d'institutions
Noé Balthazard
artiste
Guillaume Boissinot
artiste
Nicolas Bourriaud
commissaire d'exposition et historien de l'art
Clément Caignart
artiste chercheur
Pascale Cassagnau
critique d'art
Étienne Chambaud
artiste
Hélène Deléan
artiste
Julien Discrit
artiste
Jean-Michel Durafour
philosophe et théoricien du cinéma
Pierre Huyghe
artiste
Ismaël Joffroy Chandoutis
réalisateur, césar du meilleur court métrage documentaire
Jeremy Lecomte
théoricien de l'architecture, documentariste et traducteur
Guillaume Menguy
artiste
Alexandra Müller
directrice du projet de la Cité des imaginaires — Musée Jules Verne
Christophe Payet
journaliste, producteur
David Redon
conseiller à l'action culturelle et territoriale
Jules Rimbaud
business development manager d'Excurio aux États-Unis
Luc Saucier
avocat aux barreaux de New York, Paris et Bruxelles
Raphaël Siboni
artiste, cinéaste
Elsa de Smet
responsable du pôle Développement des Publics, Communication et Mécénat, Centre Pompidou Metz
Anne Stenne
commissaire d'exposition
Eden Tinto Collins
artiste
Anne-Sophie Tisseyre
studio director
Nathalie Viot
commissaire d'exposition

Autres signataires

Ada Ackerman
chargée de recherches au CNRS
Pomi Ahn
étudiante
Olivier Alary
compositeur
Olivier Auber
chercheur en art et sciences cognitives
Sébastien Bailly
écrivain
Stephan Balleux
artiste, enseignant
Alexandra Baudelot
commissaire d'exposition
Marie Laure Bernadac
conservatrice
Laurent Berry
chef de projet et designer numérique
Marek Blottiere
gestionnaire de projet R&D
Julien Bonet
concept artist (TV / séries) et AI explorator
Anne Bonnin
curatrice et critique d'art
Violaine Boutet de Monvel
chercheuse postdoctorale en Machine Visual Culture, Bibliotheca Hertziana – Max Planck Institute for Art History
Erik Bullot
cinéaste et enseignant
Baptiste Caramiaux
chargé de recherche au CNRS
Pierre Casadebaig
chargé de recherche à l'INRAE
Prudence Castelot
scénariste, chercheuse en cinéma et humanités numériques
Robin Champenois
artiste
Pascal Charvet
inspecteur général, Lettres et théâtre
Claire Chatelet
enseignante-chercheuse en audiovisuel et nouveaux médias, Université Toulouse Jean Jaurès
Laetitia Chauvin
critique d'art et éditrice
Yves Citton
théoricien des médias
Dominique Clayssen
architecte et artiste
Sylvain Couzinet-Jacques
artiste
Anne Davidian
curatrice et éditrice
Alain Della Negra
réalisateur
Magali Desbazeille
artiste, professeure
Ridha Dhib
artiste-marcheur, créateur de Cardio-Cartographies
Annick Dragoni
artiste
Joan Fontcuberta
artiste
Xavier Franceschi
conservateur, responsable de la collection contemporaine, CNAP
Tristan Garcia
philosophe
Alexandre Gefen
directeur de recherche au CNRS
Martial Geoffre-Rouland
designer système interactif
Valentin Gillet
artiste
Fabien Giraud
artiste
Joanna Grudzinska
autrice et réalisatrice
Maxence Grugier
coordinateur du Pôle régional Auvergne-Rhône-Alpes des arts en environnement numérique
Beni Beeri Issembert
philosophe et entrepreneur tech
Jean-Noël Lafargue
enseignant à l'École supérieure d'art du Havre
Rebecca Lamarche-Vadel
commissaire d'exposition
Anna Longo
philosophe
Ingrid Luche
artiste, enseignante à l'ENSA Bourges
Stéphane Maguet
artiste et enseignant
Marie Maillard
artiste
Ilan Manouach
artiste, chercheur
Corentin Marquigny
doctorant, Université Paris Cité
Loïc Martin
artiste
Anthony Masure
responsable de la recherche, HEAD – Genève (HES-SO)
Jean-Marc Matos
chorégraphe
Jean-Marc Musial
artiste
Vincent Normand
historien de l'art
Rachid Ouadah
auteuriste
Olivier Paquet
écrivain
Jean Christophe Radke
régisseur général Collection Lambert
Simon Raion
artiste
Tobias Rees
philosopher
Maxime Riché
artiste photographe
Philippe Riss-Schmidt
rédacteur en chef, Refresh magazine
Antoine Schmitt
artiste
Antonio Somaini
professeur de théorie du cinéma, des médias et de la culture visuelle, Université Sorbonne Nouvelle
Matteo Treleani
sémiologue des médias et de l'audiovisuel
Lukas Truniger
artiste
Eric Vernhes
artiste
Eloïse Vo
artiste, doctorante
Jean Voguet
compositeur et directeur du CRANE lab
Yuyan Wang
artiste vidéaste

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